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tant de taons du temps

başlangıç opajpoaj, 11 Kasım 2018

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Dil: Français

opajpoaj (Profili görüntüle) 11 Kasım 2018 23:06:49

Longtemps, j'ai rêvé d'un monde meilleur. Parfois, à peine le courant bouté à ma lanterne magique, mon cerveau s'anesthésiait hystérétiquement si vite dans la simonie mondialisée que je n'avais pas le temps de me dire : « Céderai-je de guerre lasse à ces appas ? » Mais une demi-heure après, la pensée qu'il était temps d'œuvrer à la Conspiration me le réamorçait ; je voulais écrabouiller le bitoniau de la télécommande que j'étreignais dans la main et estourbir cette doxa ; je n'avais pas cessé en lanternant de faire des réflexions sur ce qui venait de m'étourdir, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce que serinait le média : un stade, un Eurovision Song Contest, de sybaritiques noces princières, un Mondial Paris Motor Show, les carnages contadins saupoudrés de Paris Games Week, des yachts plus obscènes que les chat et souris 'King-Size' de Tex Avery, un Paris Peace Forum, la rivalité de deux histrions politiques aux boutons comminatoires. Cette aliénation survivait pendant quelques secondes à ma reviviscence ; elle ne choquait pas ma raison, mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que la boîte à images n'était plus allumée. Puis elle commençait à me devenir inintelligible, comme après la décérébration publicitaire le souvenir d'une vie vertueusement frugale, démocratique, républicaine ; les sujets de diversion se détachaient de moi, j'étais libre de m'y appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais ma résilience et j'étais bien étonné de trouver autour de moi un siècle thébaïque, convivial et positif pour mes chakras, mais peut-être plus encore pour mon humour, à qui il apparaissait comme une chose sans cause, incompréhensible, comme une chimère juste hypostasiée dans l'instant. Je me demandais quelle heure il pouvait être ; j'entendais les bourdonnements des avions qui, très peu espacés, comme les réclames réitérés des télés mercantilisées, autorisant le soulagement des vessies saturées de piquette, me décrivaient la désolation de l'abomination où le migrant se hâte vers l'ersatz de l'eldorado rêvé ; et le parcours du combattant auquel il se plie va être gravé dans son souvenir par l'atterrement qu'il doit à des lieux certes nouveaux mais souvent stéréotypés, à des actes inaccoutumés, aux interrogatoires rabâchés et aux confessions forcées sous la lampe policière qui l'obsèdent encore dans l'animadversion de la foule, à la douleur prochaine d'un nouvel espoir déjà déçu.
[...]
J'éprouvais un sentiment de devoir presque accompli et de ravissement à sentir que tout ce temps si long non seulement avait, sans une interruption, été vécu, pensé, sécrété par moi (entre des millions de gesamideanoj), qu'il était ma vie, qu'il était moi-même, mais encore que j'avais à toute minute à le maintenir attaché à moi, qu'il me supportait, moi, juché à son sommet vertigineux, que je ne pouvais me mouvoir sans le déplacer. La date à laquelle je découvrais le Que sais-je ? de Pierre Janton, si distante et, malgré son indétermination, si vénérée, était un point de repère dans cette dimension énorme que je ne me savais pas avoir. J'avais le vertige de voir au-dessous de moi, en moi pourtant, comme si j'avais des lieues de hauteur, tant d'années.
Je venais de comprendre pourquoi l'Œuvre de Louis Lazare, dont j'avais admiré au fil de ces années la dissémination obreptice et l'immarcescible verdeur sous toutes les latitudes, dès qu'Il avait reçu la bénédiction onctueuse de hautes instances paternes, avait aussitôt connu le délaissement intéressé de plénipotentiaires de leur seul microcosme et l'impéritie de médias aux ordres de ceux-là, rémoras que les pèlerins de l'Espéranto raguaient coutumièrement de leur bâton comme ce souvenir de déplorables sélections arcanes, centenaires ou jubilaires, de leur Affaire pour le Prix Nobel de la Paix. Cet Œuvre intangible de fondation fut sa croix et sa bannière qu'il porta haut en tous orbes, au mépris de tant de conspirations du silence, comme si, phénix claironnant le monde meilleur que je rêvais, en ces luxuriantes résurgences de ses zélateurs au tropisme invincible, fusant chaque fois plus loin, tel le plus précieux des métaux, faisant la nique à ces zoïles inconsidérés autant qu'intempérants, il savait déjà qu'il offrait ainsi à l'Humanité son transcendant empire. Était-ce par semblable mise au ban que la compilation d'œuvres sur ou plutôt contre l'opulence d'un dramaturge fameux par un mien ami était, au sein d'un monde sacrifiant effrénément au veau d'or, vouée aux limbes de l'indifférence éditoriale ? Je m'effrayais que le mien n'en fût point sorti – à supposer que j'en eusse ; il ne me semblait pas que j'aurais encore la force d'attendre son épiphanie aléatoire au pinacle de ce passé qui descendait déjà si loin. Du moins, si elle m'était laissée assez longtemps pour accomplir mes pantalonnades, ne manquerais-je pas d'abord d'y décrire les contempteurs de l'espéranto, cela dût-il les faire ressembler à des myrmidons monstrueux, comme occupant une place si étique dans le temps de leurs rengaines rosses à son endroit, à côté de celle si éminente qui est aujourd'hui réservée à la langue du concert des nations, une place accourcie sans mesure, puisqu'ils s'opiniâtrèrent durant plus d'un siècle, comme des fossiles rejetant la numération indo-arabe ou la métrification, dans leur pitoyable cécité du nouveau Temps.

(sur une petite musique de Marcel Proust, bien sûr)

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